Matières et lumière dans l'habitat du Sud-Ouest
On parle beaucoup de styles, peu de matières. Pourtant ce sont elles, et la lumière qui les éclaire, qui font qu'une pièce respire ou qu'elle pèse. Cet essai rassemble ce que nous avons appris sur trois matériaux du Sud-Ouest, la chaux, le bois et la terre cuite, et sur cette lumière girondine qui nous accompagne depuis 2016.
La chaux, ou la patience faite matière
La chaux est le matériau le plus mal compris de la rénovation. On la croit fragile, démodée, réservée aux monuments historiques. Elle est en réalité le liant le plus intelligent qui soit pour le bâti ancien girondin. La chaux aérienne durcit lentement au contact du dioxyde de carbone de l'air, en plusieurs semaines, parfois plusieurs mois. Cette lenteur agace les chantiers pressés. Elle est pourtant sa qualité première : un mur enduit à la chaux reste souple, accompagne les micro-mouvements du bâtiment, ne se fissure pas comme un enduit ciment rigide.
Et puis il y a la couleur. La chaux ne renvoie pas la lumière comme une peinture acrylique. Elle la boit un peu, la diffuse, lui donne une profondeur veloutée que rien n'imite vraiment. Un badigeon de chaux blanc cassé sur un mur des Chartrons, à la lumière du matin, change de teinte toutes les heures. Nous teintons souvent nos chaux avec des pigments naturels, ocres de terre, terre de Sienne, et nous obtenons des blancs qui ne sont jamais tout à fait blancs. C'est exactement ce que nous cherchons : des surfaces vivantes, qui réagissent au temps qu'il fait.
Le bois, mémoire des Landes
Le bois du Sud-Ouest a un nom : le pin maritime des Landes de Gascogne, pin maritime, Landes de Gascogne (Wikipédia) pour assainir les marais. Ce pin a longtemps souffert d'une mauvaise réputation, jugé trop nerveux, trop résineux, bon pour les charpentes et les caisses, pas pour les beaux ouvrages. C'est injuste. Bien séché, bien choisi, le pin des Landes fait des sols chaleureux, des bardages, des escaliers d'une grande douceur de couleur, dans les tons de miel et de paille.
Nous lui préférons parfois le chêne, plus stable, plus dense, pour un parquet point de Hongrie comme celui restauré dans l'appartement des Chartrons que nous décrivons dans nos projets. Mais nous revenons toujours au principe : le bois doit rester du bois. Nous fuyons les sols stratifiés qui impriment une photo de chêne sur une plaque de mélaminé. Un vrai parquet se raye, se patine, se répare. Il porte la mémoire des pas. Un stratifié, lui, se jette quand il s'use. La différence n'est pas qu'esthétique, elle est presque morale : on n'habite pas une image, on habite une matière.
Le bois aime la lumière oblique. Un parquet pris de face, sous un éclairage zénithal, paraît plat. Le même parquet pris en lumière rasante, le matin ou le soir, révèle son grain, ses nœuds, ses reflets. Voilà pourquoi nous étudions toujours l'orientation avant de choisir un sol. À Bordeaux, où le soleil reste bas une grande partie de l'année, cette lumière rasante est presque gratuite. Il suffit de ne pas la gâcher avec des voilages opaques.
La terre cuite, le sol des échoppes
Sous le lino, sous la moquette des années 1980, sous le carrelage gris posé à la va-vite, presque toutes les échoppes bordelaises cachent le même trésor : un sol de tomettes en terre cuite. Carreaux hexagonaux le plus souvent, parfois carrés, dans des tons d'argile cuite qui vont du rose pâle au rouge profond selon la terre et la cuisson. Ces sols ont cent ans ou plus. Ils sont usés, creusés au passage des portes, irréguliers. C'est précisément ce qui les rend beaux.
Notre premier réflexe, sur une échoppe à Bacalan ou à Saint-Michel, c'est de sonder le sol. Quand on retrouve des tomettes saines, nous les conservons presque toujours. Nettoyage à l'acide doux, rinçage abondant, puis traitement à l'huile de lin ou à la cire. La terre cuite se nourrit, comme le bois. Une fois huilée, elle prend une profondeur chaude, légèrement satinée, qui réchauffe toute la pièce. À la lumière de fin de journée, un sol en terre cuite ancienne devient presque rouge braise. Aucun carrelage industriel n'obtient cela.
La terre cuite a aussi des qualités pratiques que l'on redécouvre. Elle est poreuse, régule un peu l'humidité, garde la fraîcheur l'été. Dans une région où les étés deviennent lourds, ce n'est pas un détail. La logique rejoint celle de l'isolation que nous abordons dans le dossier rénovation : les matériaux anciens du Sud-Ouest, chaux, pierre, terre cuite, partagent une intelligence climatique que les matériaux industriels modernes ont oubliée.
La lumière atlantique, premier matériau
Si nous ne devions retenir qu'une chose de dix ans de travail à Bordeaux, ce serait celle-ci : la lumière est le premier matériau. Avant la chaux, avant le bois, avant la terre cuite. La lumière girondine est particulière. Elle vient de l'Atlantique, à une heure de route, large et changeante. Elle est souvent voilée d'une légère brume d'estuaire qui l'adoucit, la rend laiteuse le matin. Au coucher, quand le ciel se dégage à l'ouest, elle prend des teintes dorées qui font ressortir la pierre blonde des façades. Cette lumière-là, on ne la trouve ni à Paris ni en Provence.
Travailler avec elle suppose des choix précis. Orienter les pièces de vie vers l'ouest et le sud-ouest quand le plan le permet. Garder des fenêtres généreuses, préférer les voilages clairs aux rideaux lourds. Choisir des surfaces, chaux, bois huilé, terre cuite cirée, qui réagissent à cette lumière au lieu de la renvoyer brutalement comme le ferait une peinture brillante ou un carrelage poli. Une pièce bien pensée n'a presque pas besoin d'éclairage artificiel avant la tombée du jour. C'est le plus beau compliment qu'on puisse faire à un intérieur du Sud-Ouest : qu'il sache se passer de la lumière qu'on allume.
Tout se tient, finalement. La pierre blonde, classée avec le centre de Bordeaux au patrimoine mondial de l'humanité depuis 2007, la chaux qui la laisse respirer, le bois des Landes, la terre cuite des échoppes, et cette lumière atlantique qui les unit. Notre métier consiste simplement à les accorder. Quand l'accord est juste, une maison devient évidente, comme si elle avait toujours été ainsi. C'est ce que nous cherchons, chantier après chantier, dans cette ville et dans ce département que nous n'avons jamais voulu quitter.